Palabre sous les chênes du cimetière

par Antonin Decrulle


Lincoln au Bardo a fait sensation aux Etats-Unis. Non seulement les ventes sont excellentes mais l’ouvrage est également encensé par la critique : le magazine Time l’a inclus dans sa liste des dix meilleurs romans de 2017 et George Saunders a reçu le Man Booker Prize2017. Comment ce néophyte du roman a-t-il atteint un tel succès ?

George Saunders, Lincoln au Bardo. Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty. Fayard, 368 p., 24 €

Si le génial dramaturge William Shakespeare a écrit en son temps que « la vie est un théâtre », George Saunders nous révèle que la mort n’est pas vraiment différente. Nouvelliste et poète reconnu, il s’essaye pour la première fois au genre romanesque avec Lincoln au Bardo et rencontre un succès surprenant. L’idée de son roman est née lors d’une visite au Oak Hill Cemetery à Georgetown dans le district de Columbia. La femme de son cousin lui a alors raconté que le fils d’Abraham Lincoln, mort à onze ans de la fièvre typhoïde, était enterré là et que son père venait souvent se recueillir en ouvrant le cercueil pour porter le corps. A partir de cette anecdote insolite et de nombreuses archives, George Saunders relate le cheminement de Willie Lincoln dans le Bardo, un état intermédiaire entre la vie et la mort dans la mythologie bouddhiste, ainsi que celle de son père, ravagé par la douleur face à un pays au bord de l’implosion. Cette œuvre a été particulièrement remarquée car elle se démarque radicalement de l’immense majorité des propositions romanesques en synthétisant les genres tragique et romanesque. Pour son premier roman, George Saunders se jette dans l’inconnu et c’est précisément là que réside le secret de sa réussite.

Le roman se veut particulièrement grave et fortement dramatique. La majorité du récit se déroule dans le Bardo, un passage obligé pour les défunts avant d’accéder à l’au-delà. Willie Lincoln est entouré de « fantômes » aveuglés et obstinés ; ils pensent que leur absence du monde des vivants n’est que temporaire. Cet aveuglement se reflète dans les paroles des « fantômes », le terme « maison de souffrances » étant préféré à celui de « cercueil ».Leur entêtement va de pair avec une angoisse irrépressible, les « fantômes » ne peuvent se résoudre à l’idée de disparaître dans une « explosion lumineuse »comme cela a pu arriver à certains d’entre eux, or il s’agit de leur unique issue, l’acceptation de leur mort. Ainsi, la condition intrinsèque de ces êtres relève de la tragédie car ils sont enfermés dans un état végétatif et tellement aveuglés que la mort correspond tout à la fois à leur pire cauchemar et à leur unique échappatoire. Au-delà de leurs natures fantomatiques, les différents personnages ont connu d’épouvantables destins, à commencer par Willie Lincoln, toujours décrit comme un garçon calme, intelligent et attentionné qui est mort à onze ans de la fièvre typhoïde avant de savoir ce que la vie avait à lui offrir. Entre l’homme mort juste après avoir atteint l’amour véritable qu’il recherchait depuis des décennies et celui qui se suicide pour finalement se rendre compte que notre monde est absolument magnifique et parfait, aucune figure majeure n’est épargnée, la plus malheureuse étant incontestablement celle du révérend Everly Thomas. Il s’agit du seul « fantôme » ayant pris conscience de sa mort, or il sait également qu’il est destiné à l’Enfer pour un péché dont il a tout oublié. Ce prophète à la Cassandre qui s’autocensure car certain de ne jamais être écouté est omniprésent dans la tragédie et c’est en cela que le révérend représente un ressort tragique absolument essentiel, il incarne le malheur silencieux.

Lincoln au Bardo relate une tragédie dans laquelle chaque personnage se confronte à son destin dans une surprenante concaténation narrative. La rencontre de ses multiples voix ne provoque pas une cacophonie mais crée une polyphonie qui augmente la valeur du roman.Les paroles rapportées des personnages et les témoignages historiques ne cèdent jamais la place à un narrateur omniscient. Ce palimpseste de voix permet d’enrichir le roman de diverses manières, que ce soit la caractérisation des personnages ou la rupture de l’uniformité narrative. Pour pallier les éventuelles incomplétudes de son modèle narratif, George Saunders a décidé d’attribuer un signe distinctif à certains personnages quant à leur manière de s’exprimer pour rendre cette addition de voix plus dynamique. Willie Lincoln, par exemple, prononce des phrases ponctuées de longs espaces afin de montrer son hésitation ou d’accentuer son état de choc. Le révérend Everly Williams se démarque par un langage châtié, d’autres par des phrases rythmées, par des insultes ou des majuscules inopinées. Ce procédé audacieux permet d’amener naturellement et d’ancrer de façon pérenne le trait de caractère principal du personnage tout en apportant une certaine complémentarité entre eux. Les voix dialoguent, se répondent, soliloquent dans un enchevêtrement orchestré avec brio. L’autre partie du récit se déroule avant la mort de Willie Lincoln et celle-ci est une composition d’archives relatant principalement une réception donnée par les Lincoln tandis que leur fils était gravement malade. La multitude des rapporteurs apporte au lecteur un panel très large d’interprétations et de jugements quant à l’attitude des Lincoln : pour certains, ils agissent comme des parents indignes tandis que d’autres perçoivent la tristesse ou l’inquiétude mal dissimulées sur leurs visages. Cela permet avant tout de rendre compte de la pression énorme que subit le président de par le nombre et la violence de ses détracteurs. Retranscrire efficacement les émotions des personnages ainsi que les descriptions spatiales dans ces conditions constitue un véritable tour de force. George Saunders l’accomplit avec virtuosité et arrive même à faire oublier au lecteur que le récit est une addition de voix morcelée, éclatée. L’exercice est tellement bien maîtrisé que l’on suit la progression du récit sans problème, comme pour un roman avec une narration classique.

Les fantômes et leur caractère élégiaque participent du tragique de Lincoln au Bardo, or le président Lincoln renforce cet aspect en apportant une dimension historique. Iloccupe une place centrale dans le récit car il suit une trajectoire parallèle à celle de son fils dans le deuil et l’acceptation de la mort. Or, ce processus se révèle absolument essentiel dans l’histoire américaine car il détermine le destin du pays au moment où la guerre de Sécession est sur le point d’éclater et que les décisions présidentielles retiennent toute l’attention. Un dirigeant très critiqué dans un moment de fragilité émotionnelle comme celui-là constitue forcément un tournant de l’histoire, rendant les enjeux encore plus pesants. Les tragédies classiques les plus célèbres mettent en scène des rois, des princes et autres monarques aux prises avec les affres du pouvoir et les responsabilités qui leur incombent. Le président Lincoln et le conflit imminent auquel il fait face semblent donc éminemment tragiques. 

Le dilemme auquel fait face le président Lincoln s’exprime principalement dans son esprit sans véritable confrontation avec les autres personnages et c’est en cela que Lincoln au Bardo se rapproche du genre romanesque. Les « coups de théâtre » ou les deus ex machina ne sont pas de mise. Le véritable combat confronte chaque personnage contre lui-même, que ce soit Abraham Lincoln, son fils ou les autres fantômes. Le récit ne progresse que parce que les personnages parviennent à surmonter leurs traumatismes ou à se confronter à la vérité, les plus grandes batailles opposent les âmes des personnages et progressent grâce à leur confrontation au sein de la communauté. En dépeignant des personnages extrêmement stéréotypés, se réduisant souvent à un trait de caractère ou à un fait marquant, George Saunders rend leurs déboires dignes d’intérêt car extrêmement violents et invoquant de fortes passions. Le fait que le texte ne soit pas destiné à être déclamé donne à l’auteur la liberté de construire une description ou un raisonnement assez longs sans que cela soit rébarbatif. Enfin, en décrivant des personnages extrêmement stéréotypés, le genre romanesque permet de marquer leurs différences et donc de mettre en avant la variété des figures présentées. En effet, chacun est décédé dans des circonstances particulières et fuit la mort pour une raison bien précise. Ces différents parcours de vie participent d’une myriade de réflexions philosophiques et métaphysiques qui constitue toute la richesse du récit.

L’auteur, George Saunders

George Saunders brosse le portrait de figures élégiaques à travers un montage narratif innovant afin de produire un roman comme personne n’en avait lu auparavant. Certains lecteurs pourraient arguer qu’un récit trop fragmenté nuit à la compréhension ou que le narrateur s’attarde trop longuement sur des personnages n’ayant pas de rapport direct avec l’intrigue. Il faut garder à l’esprit que c’est cette spontanéité des personnages qui fait le succès de l’immersion de ce roman. Les interventions impromptues des fantômes et les tournures orales parfois grammaticalement incorrectes installent une ambiance particulière à la fois comique et tragique. Il faut comprendre que  l’intrigue principale fonctionne grâce aux enjeux soulevés. Or, ces enjeux constituent précisément ceux partagés par les « fantômes », chaque témoignage fait donc partie intégrante de la construction de la pensée de Willie Lincoln. Si George Saunders avait choisi de se focaliser sur un ou deux protagonistes, son roman deviendrait, pour sûr, bien plus insipide. Sachant que celui-ci fait toute l’originalité du roman, il aurait été dommage d’écrire une œuvre plus classique, voire plus banale, qui n’aurait pas réussi à retranscrire avec la même justesse les multiples destins des « fantômes ». Ces êtres qui ont appris à aimer la vie après la mortdoivent arriver à la même conclusion que Louis Scutenaire dans Mes Inscriptions : « Qui aime vraiment la vie ne peut haïr la mort ».