Du pèlerin, il restera ça.

par Alexandre Bouyé


Dans son dernier roman, Tu écriras mon nom sur les eaux, Jean-François Haas s’essaie à la fresque historique tout en reprenant les codes de la saga familiale pour en dépasser les enjeux et en faire une œuvre sur le rapport à l’altérité, la transmission de la mémoire et le salut universel.

Jean-François Haas, Tu écriras mon nom sur les eaux. Seuil, 480 p., 22 €

Nos obsessions ne nous quittent que lorsqu’on les exorcise, dit-on. On y revient, comme aimanté. Jean-François Haas ne cesse de vouloir dire l’autre, de le toucher du doigt, de le reconnaître. Il revient sans fin à la question, universelle et intemporelle, de l’altérité, de comment on l’approche, de ce qui se joue entre soi et les autres, tous les autres. Il s’attache une fois encore au racisme, à la figure de l’immigré, à la misère, au bien et au mal. Ici aussi. Jonas, le narrateur, écrit l’histoire que son arrière-grand-oncle Tobie lui confie. Haas dilue son histoire dans l’Histoire. Celle du XXsiècle, le siècle du rejet, de la haine, de la violence, des guerres mondiales, du culte de l’argent roi inféodé à un rêve américain ressemblant chaque page un peu plus à un décevant mirage. Il renvoie l’écho sombre d’une société gangrénée par une image idéale qu’elle se trouve incapable d’assumer. Confronté à l’ignorance vaniteuse et aux oppressions criminelles de cette époque, Tobie en ressort traumatisé, déchiré. Le racisme provoque la mort de son père, le reléguant au rang de bâtard. L’antisémitisme fait plonger son meilleur ami dans la folie. La méfiance xénophobe gorgée d’un insupportable mépris de classe pourrira une partie de son existence. Face aux autres, il éprouve le malaise de l’immigrant, incapable de pleinement s’intégrer, et ne reconnaissant qu’une seule chose de sa terre natale : la violence qu’il avait fuie. Renouant avec toute la tradition des grands récits d’immigration, Haas organise la confrontation du monde ancien et traditionnel avec l’univers capitaliste moderne. Ce choc s’éprouve à l’échelle humaine d’un individu qui semble un éternel transfuge. Haas exprime l’ambivalence du déracinement. Destructeur et traumatisant, il permet la rencontre avec l’autre et rend possible une émancipation qui définit l’humanité. L’ouverture demeure une épreuve, mais mieux vaut des remords que des regrets, mieux vaut vivre la grande aventureque l’aliénation. Du grand voyage qu’il ose entreprendre, Tobie doit laisser une trace, un mot sur les eaux qu’il traversa.

Tobie est un pèlerin. Il a vu le monde, traversé un siècle. Parvenu à l’extrême vieillesse, il se doit de faire quelque chose de sa propre existence, la transmettre, la confier pour mieux en reconnaître le sens. Une entreprise récapitulative qui fait de chaque événement la clef qui révèle la signification du précédent, comme dans un immense cycle existentiel. Il dissèque chaque morceau de son existence. Il perçoit pleinement sa vie à l’aune de sa fin. Le roman consiste ainsi en une sorte d’étrange catharsis mémorielle qui faits se réordonner tous les éclats d’une existence exemplaire. Car il y a quelque chose de moral dans la vie de Tobie, dans la manière dont il la raconte. L’exercice de lucidité auquel il s’astreint révèle l’essentialité de la responsabilité individuelle. Face à la question de la liberté, indissociable de l’histoire du christianisme, il ne se cherche pas d’excuse. Il assume l’existence du libre arbitre définit par Thomas d’Aquin, se rendant responsable de ses actes et refusant de se réfugier derrière les circonstances. Il admet ses fautes et ne doit son salut qu’à sa repentance. Pour Haas, elle passe par la transmission. Tobie doit sauver Jonas en lui indiquant le chemin de la contrition, à l’image de Dieu dans le Livre de Jonas, S’il y parvient, il devient définitivement le pèlerin qui traverse l’époque en transmettant la bonne parole. Celle qui doit rendre le monde meilleur et permettre le salut universel. Le pèlerin fondu dans la masse se change presque en uninfime messie.

L’auteur, Jean-François Haas

Tout comme le pont qu’il fait traverser à Jonas au début du récit, Tobie tendunecorde entre un passé traumatique et un avenir incertain, ouvert. Il s’obstine à élaborer les conditions d’un mondemeilleur. Comment y parvenir si seule sa longue expérience les lui faitcomprendre ? Tu écriras mon nom sur les eaux est un roman exemplaire, édifiant. Il ordonne une réflexion sur le récit moral, la transmission aux générations suivantes sur l’espoir qu’elles en tireront une leçon. Si prétendre qu’Haas veut écrire un nouvel évangile semblerait un peu exagéré, force est de constater qu’il sublime l’importance du récit moral dans l’univers de nos représentations. Nous avons besoin du mythe pour nous figurer le temps passé. C’est par lui que se créée le souvenir d’une époque qui nous est inconnu. Là réside tout l’intérêt du roman de Haas : faire ressortir une morale capable d’unifier une histoire longue, révolue,derrière les mêmes représentations éthiques.  Cette micro mythologie qu’il transmet à Jonas, il doit l’éprouver. Le texte bascule alors, et on peut le lire à son envers. Le narrateur, qui reprend à son compte, médiatise, le récit qu’on lui confie, le renverse.  Il s’adresse à son aïeul, se met à sa place, et se fait le dernier maillon de la chaîne de la transmission en rédigeant l’essentiel : une morale universelle. Or, justement, du souvenir de son expérience de l’altérité, le pèlerin ne veut pas en transmettre la violence permanente et le conflit systématique, mais préfère en souligner les liens d’affection, de charité, d’amitié et d’amour. Durant tout le récit, Haas transmet, avant tout, un puissant sentiment d’empathie. Les personnages qui peuplent son immense fresque ressentent dans leur chair la souffrance de l’autre, la partagent. Liés comme des frères, ils échappent à la cruauté pour se réfugier dans leurs afflictions mutuelles. Ils fuient l’insensibilité au risque de se heurter à des monuments de peine et de douleur. Par tendresse pour son prochain. L’amour infini se révèle. Pour Tobie, l’attachement de son demi-frère trisomique se fait si fort qu’il le rappelle systématiquement à son humanité. En chrétien, Haas affirme que ce qui affecte le plus l’être humain s’apparente à révéler l’empathie dans un monde de haine, à découvrir de la beauté dans le brouillard le plus sombre. La beauté, précieuse, mérite d’être reconnue, acceptée, transmise. Tobie s’en fait le prêcheur et en tire la force de faire entendre depuis le fond du XXesiècle ce message : le salut universel se trouve dans l’amour pour son prochain.

Jean-François Haas réussit bien son coup. Ce chrétien de gauche mène son récit avec une virtuosité impressionnante. Il parvient exactement à la conclusion à laquelle il souhaitait arriver : l’amour constitut le salut universel. Tu écriras mon nom sur les eaux ose donner un intérêt éthique à la littérature, celui de transmettre le bon. La réflexion globale de Haas se change en une entreprise audacieuse, voir présomptueuse, en tout cas courageuse : donner un but à l’écriture. D’ailleurs, l’histoire en elle-même n’a que peu d’importance. Ce qui doit survivre au récit de Tobie, c’est un message universel et intemporel, pas lui. Si on ne peut pas être sûr de ce qui se raconte, ce n’est pas grave : l’Histoire nous permet de mieux fait passer la pilule de l’histoire, pour nous permettre de comprendre que ce n’est pas l’essentiel. À l’image de la Bible, si le message se fait plus important que la lettre, à quoi bon s’accrocher au faits ? La vérité, nous dit Haas, est ailleurs.