En quête de soi, enquête des autres

par Camille Olinger


Ce livre touchera ceux que la lenteur du voyage n’effraie pas, qu’un imprévu, qu’un train bloqué n’agace pas, ceux qui aiment s’imbiber d’une culture qui n’est pas la leur, ou qui seraient prêts au contraire à redécouvrir leur monde à travers la lentille d’un artiste et d’un homme à la conquête d’une histoire qui lui a échappé.

Andrzej Stasiuk, L’Est. Trad. du polonais par Margot Carlier, Actes Sud, 320 p., 22,80 € 

Ni roman, ni enquête, ni journal intime, le texte, à la croisée de plusieurs genres, semble n’entrer dans aucune case. Car peut-on catégoriser la mémoire d’un homme ? En effet, l’écrivain polonais prête sa voix, ses sens et sa mémoire pour faire du lecteur un compagnon de voyage à travers Krosnkovensk, Manzhouli, Oulan Bator, ou Karakol dans une liberté complète. Il se réapproprie les codes traditionnels de l’écriture, réinvente la posture du narrateur, glissant du « je » au « nous », il suit alternativement sa mémoire et le cours de l’Histoire pour entraîner le lecteur dans son univers mental, dans sa réalité et au plus profond de son être. Confondant l’intime et l’universel, le texte questionne la notion d’identité personnelle et collective : qui sont-ils, ces habitants de l’Est ? Qui est-il, lui ? Le voyage, l’errance lui fournissent des clefs pour se questionner, ainsi que le monde. Les souvenirs évoqués germent par localité et se succèdent selon qu’ils progressent selon un itinéraire géographique.Le texte suit la cohérence du voyage. 

En filigrane, c’est aussi l’histoire d’un drame identitaire qui se joue. Stasiuk, à l’image de sa génération, s’est construit dos au communisme, face tournée vers l’Ouest, vers l’Europe des démocraties libérales. Paradoxe intenable. Malgré lui, malgré ses désirs, le communisme s’est imposé à sa jeunesse, et les mots de « liberté » et de « démocratie » n’ont fait qu’entretenir une vision illusoire du monde que la chute du Mur n’a fait que précipiter. Le capitalisme a alors envahi les territoires sans panser les plaies du communisme encore latent, a accru inégalités, exclusion et absurdité. Il s’est introduit dans une structure bancale, un corps en décomposition et s’est contenté de l’alimenter. De cette rencontre improbable et bâtarde ont jailli l’absurde et la laideur. Le communisme niait le sujet, le capitalisme menait à son exploitation et à son isolement. Alors Stasiuk-sujet part à la recherche de son identité à travers l’Est. Il fait partie d’une génération sans repère, coincée entre deux conceptions du monde que tout oppose. Dans le rejet de l’U.R.S.S., intriguée par la Chine, méprisant l’Europe, la génération Stasiuk fait que jamais face à la difficulté de se placer dans le monde globalisé qu’ils refusent, comme ils avaient refusé le communisme. Ils demeurent prisonniers de leur identité, coincée entre deux rapports au réel dans lesquels ils ne savent se situer. Souvenirs brassés d’Histoire, l’Est est le produit du cheminement personnel d’un Polonais qui tente de retrouver son être par la rencontre d’un collectif éparpillé aux quatre coins d’un continent. Il essaie de reconstruire une communauté, ou du moins un ensemble, marqué du même fer que lui, rouge et cuisant. 

Portraits d’hommes et de femmes qui croisent son chemin, c’est aussi un voyage intergénérationnel, le récit de l’influence de l’Histoire sur la vie et l’identité des hommes. Ainsi, le livre s’ouvre sur une scène qu’il s’amuse à transposer à différentes époques, interrogeant dès les premières pages le rapport entre réel et imaginé. Le souvenir de la mère, d’un grand-père, d’un voisin enrichit la mémoire du narrateur et la précise. Stasiuk bouleverse les schémas narratifs classiques pour forcer le lecteur à ne suivre que sa voix, son jugement, et sa lecture des faits plutôt que d’y introduire un jugement extérieur, inadapté aux témoignages qu’il s’apprête à découvrir. Dès le début, comme un point d’ancrage, le lecteur est projeté dans la Pologne occupée par l’Allemagne nazie, au cœur de la fracture entre Est et Ouest : les Juifs et le génocide. Qu’en faire ? « Impossible de se soustraire à cette terre qui alterne, comme un gâteau, des couches de chair, de sang et d’os. Imprégnées d’ADN ». L’ancre est jetée, le ton aussi. C’est la lecture de l’Histoire par les populations locales qu’on va découvrir, et la critique cynique des régimes successifs qui les malmènent, ou plutôt, qui ne les mènent pas du tout. Au cours du voyage, le lecteur découvre une description précise de la vie quotidienne des habitants des yourtes, ou des villes de béton. Ponctuellement, des guides, des ivrognes, ou des locaux s’introduisent dans le récit grâce à la transcription fidèle, presque clinique du narrateur. Une mosaïque de quotidiens, tous différents, coincés entre communisme et capitalisme. L’auteur s’acharne à transcrire des faits, des gestes et des mots, dits avec une minutie qui confère une dimension sociologique au texte. Le projet initial de l’auteur n’en est que renforcé, lui qui, parti à la recherche d’une communauté délaissée, « à croire que [leur] vocation était d’assister aux déclins successifs du monde », cherche à reconstruire son identité en explorant la leur. 

L’auteur, Andrzej Stasiuk

Car le texte s’articule aussi autour du voyage et de la découverte de nouvelles géographies dans lesquels sont ancrés les témoignages, presque immobilisés.  En effet, ils s’inscrivent dans une nature immense, puissante et hostile qui les isole et les met à l’écart de toute forme de modernité et de renouvellement. Ces chemins de vie semblent destinés à errer sur ces terres, et à ne pas en sortir. Stasiuk ne fait que traverser ces espaces, mais en perçoit toute l’immensité. La longueur du voyage, décrite coûte que coûte au prix de quelques répétitions et lenteurs, caractérisent la singulière impression d’un horizon sans fin, sans limite, mais donc sans force créatrice. L’immensité et les notions de mort, de vide et d’hostilité sculptent l’environnement comme les hommes. La nature transcende tout germe de vie, et avec, tout ce qui se rapporte à l’échelle humaine. Ni loi, ni gouvernement ne peut parvenir à prendre le contrôle de cette immensité. Et la nature isole et enferme ses habitants dans un univers duquel ils ne peuvent pas s’extraire, le pays « absor[be] les pensées et les regards ». Tout se passant ailleurs, les habitants sont déconnectés de toute temporalité. Alors, des bribes du moderne, du contemporain leur parviennent, un bidon d’essence dans lequel le thé traditionnel est servi, une voiture Toshiba déglinguée pour aller aussi que le cheval, une radio qui diffuse la voix du Seigneur. Le spectre de Gengis Khan galope encore les plaines, seul maître ayant mis la main sur cette nature quelques années, il y a longtemps. Son passage, c’est comme si les habitants ne s’en étaient pas remis. Il a été le seul à s’appuyer sur ces peuples, à les rendre acteurs de leur destin pour conquérir les terres immenses, et découvrir la limite finie de l’horizon. Depuis, les habitants attendent, stoïques, entre deux géants gloutons qui eux, ont su trouver un leader : la Russie et la Chine. Stasiuk veille à ce que ce lien terrible et magique avec leur passé, avec leur environnement, soit présent à travers descriptions sensorielles ou dialogues en langue originale. Comment les comprendre autrement ? Il invite le lecteur à découvrir une population encore profondément en lien avec son passé, ses traditions dont la modernité ternit l’essence.  

Pologne, Russie, Kirghizstan, Mongolie… Andrzej Stasiuk conclut son voyage à travers les vestiges du communisme par la Chine, entité monstrueuse et mutante. Pour la première fois, il se perd, tandis que le lecteur, lui, retrouve une forme de familiarité. Car la Chine, occidentalisée, a réussi le défi fou de glisser du communisme au capitalisme – apparemment sans heurts. Ce basculement narratif révèle du phénomène qui sous-tend l’ensemble du récit : la déconnexion entre les régions rurales des anciens pays du bloc soviétique et le reste du monde. On assiste à la mise à nu d’une crise identitaire intercontinentale qui se joue aux portes de l’Europe. Une lueur dans un monde qu’on méconnait malgré l’élargissement de l’espace européen. Si l’actualité effraie et fait grand bruit, ce livre est l’occasion d’en comprendre le terreau et l’épaisseur.