Au tribunal de l’histoire

par Clara Debono


Après le succès international du Liseur, Bernhard Schlink condamne une à une les fondations culturelles, morales et historiques de l’Allemagne dans son nouvel ouvrage Olga. Un roman audacieux, comme à son habitude.

Bernhard Schlink, Olga. Trad. de l’allemand par Bernard Lortholary. Gallimard, 272 p., 19 €

« Je suis né trop tard dans un monde trop vieux » : l’illustre regret d’Alfred de Musset, symptomatique des artistes ballottés par les tempêtes politiques du XIXème siècle, se refait une jeunesse au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Pour sa part née trop tard dans un monde trop jeune, la deuxième génération d’écrivains allemands, dont fait partie Bernhard Schlink, récolte les fruits empoisonnés des crimes de ses aînés : ces enfants de la violence, nés au cœur de la guerre mais trop jeunes pour être en faute, endurent la culpabilité de l’Holocauste sans toutefois en porter la responsabilité. L’esprit allemand, ses enjeux et ses contradictions : voici donc le leitmotiv audacieux et obstiné des œuvres de Bernhard Schlink, qui l’élève au sommet du panthéon littéraire allemand aux côtés de Grass et Süskind, mais l’entraîne tout aussi loin dans les abysses inquisiteurs de la mémoire de la Shoah. 

Vingt ans après le succès mondial du Liseur, celui qu’on surnomme « le professeur-écrivain », juriste de formation, saisit de nouveau le chevalet de l’histoire allemande et poursuit sa fresque historique avec son nouveau roman Olga. Bernhard Schlink opte pour une structure littéraire que le lecteur habitué reconnaît : similaire à celle du Liseur, quoiqu’un brin plus hardi, la forme de l’œuvre s’attache à faire de l’indirect son maître-mot. Propos rapportés, récits de souvenirs et changements de narrateur s’apparentent aux quelques pinceaux avec lesquels l’auteur jongle pour dévoiler par légères touches successives la personnalité de son personnage féminin. Dans le théâtre de l’histoire allemande, Olga assume le rôle principal, mais dans son tribunal, Bernhard Schlink endosse le rôle de juge : son regard inquisiteur surplombe l’Allemagne tout juste centenaire, de la Prusse bismarckienne jusqu’à la RFA des années 1970. Bien loin désormais de la désinvolture adoptée dans Le Liseur pour décrire la culpabilité d’après-guerre, l’écrivain prend soin de désigner un coupable dans ce procès de l’esprit allemand. Au terme d’un retour aux origines de l’impérialisme germanique, c’est ainsi l’inébranlable chancelier Bismarck que Schlink accuse inlassablement à travers les pérégrinations intérieures et amoureuses de son héroïne.

Olga se présente comme la biographie romanesque d’une femme surprenante, mais aussi celle d’une époque, l’âge de l’Allemagne post-bismarckienne dont l’essence persiste même dans le monde moderne. Les déterminismes historiques et sociaux qui rythment l’existence du personnage principal alimentent la toile de fond dépeinte subtilement par Schlink derrière la fiction du récit. La contingence apparente de l’histoire allemande se mêle aux rigidités d’une jeune société pour former le théâtre du destin d’Olga, à la lumière duquel ses trajectoires de vie s’éclairent. La jeune femme contraste avec son époque et ne correspond pas à l’image dans laquelle la société veut l’emprisonner. Intelligente mais femme, ambitieuse mais pauvre, amoureuse mais roturière, Olga se heurte au rigorisme d’une société encore balbutiante mais déjà emportée par le siècle de l’expansion et de l’impérialisme allemands.

Transporté de décennie en décennie, le lecteur observe l’histoire allemande défiler en accéléré sous la plume de Schlink pour mieux en saisir leur dénominateur commun : les dirigeants alternent, la guerre va puis revient, mais l’esprit allemand, lui, perdure et se fortifie. « Lorsque Bismarck leur a finalement créé leur patrie, ils s’étaient habitués à imaginer. Ils n’ont pas su s’arrêter », affirme Olga dans l’une de ses lettres à son amant. Le désir de grandeur propre à cette jeune mais ambitieuse nation se devine dans les personnages de Herbert et de Eik. Si père et fils représentent l’esprit allemand, Schlink érige Olga en son antithèse et accable le père spirituel de l’Allemagne, Bismarck, à travers les opinions bien tranchées de son héroïne. En définitive, tous ces personnages incarnent chacun une facette d’un même élément, édifié peu à peu comme le cœur du roman et même comme sa figure principale : la nation allemande. Dans la continuité du Liseur,l’auteur s’obstine à fouiller impitoyablement la psyché coupable de son pays, son histoire politique, ses fondations morales. Si la génération d’après-guerre accable douloureusement ses aînés, il lui paraîtra plus facile d’accuser l’instigateur de la culture allemande telle qu’elle fût favorable à Hitler, celle instaurée par le chancelier Bismarck. Ancêtre de l’idéologie nazie et de la mondialisation vorace, l’esprit bismarckien place Olgaaux confluents de l’histoire et de la culture, initialement forgées par Bismarck dans l’urgence de la fin du XIXème siècle. Jusqu’à sa dernière heure, Olga vogue à contre-courant de cet esprit et, dans un coup d’éclat qui fait de cette lutte le combat de sa vie, elle va même jusqu’à vouloir l’anéantir à sa source dans les dernières pages du roman. A travers la protagoniste, on reconnaît le juriste derrière l’écrivain qui attaque presque en justice les fondations de la culture allemande moderne : dans un sens, Olga s’affirme plus moralisateur que Le Liseur, et fait porter la culpabilité sur les générations qui, une à une, perpétuent cet esprit tout en chacune se croyant différente des précédentes. 

L’auteur, Bernhard Schlink

Comme dans Le Liseur, Schlink s’affranchit des formes romanesques conventionnelles, s’en libérant en quelque sorte comme on soulage sa conscience. Il y prend plus de liberté encore, jusqu’à une sorte d’audace provocatrice. Alors qu’il s’attaque au délicat sujet du passé allemand et de ses représentations, la forme particulière du propos rapporté et les histoires d’amour lui permettent d’aborder le cœur de ses œuvres de manière indirecte. Schlink se munit de sa palette et pioche à sa convenance dans les différentes formes littéraires : tantôt narrateur omniscient, tantôt narrateur interne, roman traditionnel ou roman épistolaire, Olgaprend le lecteur au dépourvu par l’originalité de sa structure. Cette gradation narrative plonge le lecteur de plus en plus profondément dans la personnalité du personnage et apporte à chaque étape un nouveau prisme au travers duquel nous discernons une facette inexplorée de la vie d’Olga. Cette forme de discours, à la fois évolutive et indirecte, donne à l’auteur la liberté de révéler progressivement les opinions de plus en plus marquées de la jeune femme contre son propre temps, tout en restant à une distance raisonnable des propos tenus. L’histoire d’amour entre Olga et Herbert apparaît comme un prétexte derrière lequel Schlink s’abrite pour effleurer avec cette même distance les sujets de fond de son roman. Si l’on devait trouver un défaut à Olga, on pointerait peut-être du doigt la superficialité de la relation entre les deux personnages principaux : à la différence de l’idylle entre Michael et Hanna dans Le Liseur, leur histoire d’amour est vite reléguée au second plan, au risque de la redondance. Il n’empêche que cette lacune dans le scénario amoureux profite à l’exploration du caractère d’Olga et au développement de sa lutte contre l’esprit allemand ; en ce sens, l’auteur aura bien rempli sa mission.

Le lecteur l’aura compris, Olga s’éloigne rapidement du roman d’amour aigre-doux au profit d’un récit aussi bien audacieux qu’ambitieux : si Schlink dépeint avec attention une large fresque historico-culturelle de l’Allemagne sur un siècle, c’est pour mieux faire le procès de l’esprit allemand, dont l’impérialisme protéiforme transcende les décennies et triomphe malgré la lutte de la jeune femme. Au fond, Olga, le roman, surprend autant qu’Olga, le personnage : Bernhard Schlink les compose tous deux à son image dans un savant mélange d’originalité littéraire, de fermeté juridique, et peut-être même d’un soupçon d’effronterie.