Dénonciation lyrique

par Tiffany Dalle


Dans sa quatrième œuvre, Emmanuelle Rousset philosophe sur la condition des femmes avec passion et lyrisme. Oaristys, dialogue aux accents de rébellion narrée par une voix unique, servira de porte-parole à ces femmes longtemps asservies en même temps qu’il proclamera son amour aux hommes. De quelles façons Emmanuelle Rousset parvient-elle à concilier indignation et désir ?

Emmanuelle Rousset, Oaristys. Verdier, 120 p., 14 €

Oaristys conforme un discours élégiaque qui emprunte la forme archétypale d’une idylle entre deux amants. À l’instar des récits précédents d’Emmanuel Rousset, il s’en distingue néanmoins par la place qu’y occupent la passion et l’amour. Ainsi, Rousset nous livre des bribes de son âme en même temps qu’elle nous ouvre la porte de certaines de ses pensées les plus personnelles et intimes. Néanmoins, si l’Oaristys classique se caractérise par un échange de paroles passionnées, force est de constater que dans l’entretien amoureux qu’Emmanuelle Rousset met en scène, il ne ressort qu’une seule voix : celle de la femme. Tout au long d’un récit tantôt mémoriel, tantôt analeptique auquel elle alterne les rythmes, la voix narrative sert de guide au lecteur. Pourtant, le choix de cette unique parole dans une forme poétique ancienne et disparue ne relève-t-il que de préoccupations formelles et stylistiques un peu vaines, ou bien, à travers cette parole féminine absolue, Emmanuel Rousset fait-elle écho aux problématiques féministes que nos sociétés connaissent ? L’ouvrage semble présenter un enjeu social qu’il sera important d’aborder.

La narration exclusivement féminine dévoile un rapport altéré au désir, au langage qui l’anime, aux équilibres de la passion amoureuse. Une parole unique s’adresse à un interlocuteur mystérieux, ce « vous » qui teinte le récit et dont les attributs se perçoivent exclusivement à travers la perception de la voix primordiale. La parole masculine, passive, elle, fait ainsi office de récipiendaire. Elle n’existe qu’à travers le « vous » omniprésent dont le mutisme sert d’écho aux nombreuses déclarations d’amour d’une voix de femme qui prendra souvent un ton accusateur. Grâce à la place gagnée par les paroles masculines et féminines dans le récit, une confrontation s’instaure naturellement entre la fiction et la réalité. Elle nous exhorte à réfléchir sur la hiérarchie entre les hommes et les femmes dans une société qui diffère en tout point de celle qui existe dans le récit. Si le rapport de force des discours confère une place prépondérante à la parole féminine en réduisant son locuteur masculin au silence, dans la réalité les femmes ne détiennent pas la même position de force. Elles sont occultées et reléguées au second plan tandis que les hommes jouissent d’un pouvoir de domination. Ainsi,

Oaristys bien que gorgé de lyrisme et chargé d’une poésie permanente soulève des problématiques sociales majeures. L’ouvrage se confond avec le contexte d’émancipation de la femme et de luttes féministes remis au goût du jour par les mouvements #MeToo ou #BalanceTonPorc.

L’auteur, Emmanuelle Rousset

Ode à la femme, Oaristys apparait comme le récit d’une disproportion entre les genres : les femmes ont dû, au cours de l’Histoire, se rabaisser pour que les hommes apparaissent plus grands. Au fil de ses nombreuses métaphores et de phrases très longues dans lesquelles on s’égare, Emmanuelle Rousset parvient à composer des décors susceptibles de stimuler notre imaginaire. Le lyrisme du récit emporte le lecteur le long d’un fleuve tranquille. À mesure qu’il navigue dans le récit, le lecteur rencontre des obstacles représentés par les maux des femmes que le livre dénonce. L’écrivaine détricote le rapport de force entre les sexes, en s’attaquant à la sa construction et à sa légitimité. Elle fait état d’une masculinité toxique exacerbée par la perpétuelle conquête de liberté et d’indépendance des femmes. Emmanuelle Rousset déplore également une recherche de virilité malsaine et source de nombreux fléaux : mariage forcé, viol, excision, réification… Elle tente ainsi de rendre un peu de sa puissance à une gente féminine minimisée et soumise. Une puissance que les femmes se seraient laissées dérobées ou qu’elles auraient elles même offerte aux hommes. De ce fait, les lecteurs, hommes comme femmes, se remettent en question et réfléchissent à leurs propres agissements ainsi qu’à ceux de leurs prédécesseurs qui ont conduit à l’ordre social contemporain. Oscillant entre dénonciation et élégie, Oaristys ordonne une méditation sur le thème du sentiment amoureux dont l’essence s’assimile trop souvent à l’idée de dépendance. Afin d’abolir cette association, Emmanuelle Rousset se confronte, entre autres, à l’Aristophane du Banquet et s’interroge sur l’utilité réelle de l’amour lorsque celui-ci ne s’inscrit pas dans le manque. Contrairement à Platon et ses Androgynes, elle ne pense pas que les êtres humains soient voués à combler le vide créé par l’absence d’une quelconque moitié manquante. Elle remet ainsi en question la conception selon laquelle l’amour puiserait sa source dans la nécessité ou le besoin. Selon elle, la théorie platonicienne expliquerait pourquoi tant d’Hommes n’ont pas grandi et demeurent, enfermés dans la dépendance, forçant les femmes à subvenir à leurs besoins. Il ressort de sa méditation que l’essence de l’amour ne saurait se trouver dans la nécessité mais bien dans le désir, désir provoqué selon ses propres dires par « l’inaccomplissement de l’unité ».Une conclusion s’impose : Emmanuelle Rousset bouscule et piétine des codes qui ont mis des siècles à s’établir et des représentations profondément ancrées. Malgré la critique virulente adressée aux hommes, la sensualité de la voix narrative leur rend hommage tout en soulignant la distinction des sexes et en mettant en exergue leur complémentarité. Ainsi, loin de prôner une guerre des sexes qui conduirait à un éventuel inversement des rapports de force dans lequel les femmes se transformeraient en sexe dominant, Emmanuelle Rousset préconise l’égalité et l’entente. Elle encourage chacun des sexes à tendre vers un équilibre qui se voudrait idéal, un équilibre dont la réalisation dépendrait de la coopération et du respect mutuel, un équilibre dans lequel les hommes et les femmes pourraient s’allier et s’aimer sans toutefois s’assujettir