Que faire des misérables?

par Marine Schuller


Tom-Louis Teboul ne prend pas des pincettes pour dépeindre les vies incroyablement misérables de trois clodos paumés auxquels on s’attache malgré la grande violence d’un roman qui obéit à une lucidité que vient mâtiner une ironie comique. Humain, trop humain ?

Tom-Louis Teboul, Vies déposées. Seuil, 336p., 19 €

« Parfois Dieu, dans sa sagesse infinie, existe, et, devant le Monop’ de la rue La Fayette, une place libre les attendait. » Ernst, Jul et Ilmiya, deux « clodos » et une prostituée, trois « âmes sans éclat », qui n’existent plus aux yeux de tous et qui acceptent « d’être plus rien ». Ils pourraient être invisibles et pourtant, Tom-Louis Teboul leur consacre tout un roman. 330 pages au coeur même de la rudesse la plus extrême de ces existences, d’une misère sociale dont tous les citadins se sont accommodés. Vies déposées apparaît comme un roman qui claque fort. C’est réaliste, puissant, dérangeant. Rien n’y est idéalisé. En plein coeur de Paris, dans le quartier populaire de la Goutte d’Or, on s’immerge progressivement dans la drogue, le sexe, l’alcool, la faim, le froid. On découvre les codes de la rue, d’une extrême violence.         

Tom-Louis Teboul met les deux pieds dans le plat et semble tout oser. Il ne nous épargne rien. Sans choir dans l’approche purement sociologique ou encore dans le pathos précieux des bourgeois-bohèmes parisiens, Teboul fait preuve d’un pragmatisme déroutant lorsqu’il dresse le portrait de ces trois personnages et offre une description de leur quotidien très terre à terre, sans gêne ni tabous. Une lucidité cruelle qui transmue le roman en une édification impitoyable. Entre sentiments puissants, désillusions et joies futiles, tous les aspects de la vie rude de ces trois « citadins » nous sont présentés avec une acuité extrême, car comme Jul et ses amis le diraient si bien, la vie de clochard apparaît tellement cruelle et brutale, et les codes de la rue demeurent si complexes « qu’il fallait de toute façon plusieurs vies de clochard pour comprendre comment organiser toute cette merde. » Car c’est bien de cela qu’il s’agit: la rue c’est tout un métier! Il faut connaître les bons spots pour faire la manche, les refuges les plus sûrs pour dormir mais aussi, et surtout, les meilleurs endroits pour se prostituer et se fournir en crack et en bière vite fait. Comment imaginer deux secondes que pour dormir, un journal gratuit retient « beaucoup moins la chaleur » qu’un Monde du week-end?            

L’odyssée loufoque dans laquelle les trois marginaux s’embarquent durant toute l’histoire commence à la fin du deuxième chapitre: « Jeune femelle chow-chow d’un an, tatouée, portant un collier bleu, a disparu rue de l’Olive, honnête récompense, pas sérieux s’abstenir. » A la vue de cette annonce accrochée à un feu rouge et qui promet une belle récompense, Ernst, déjà bercé par ses rêves, entraîne ses compagnons à la recherche de ce petit chien à grand-mère dans l’immense Ville Lumière. Cette quête invraisemblable leur offre un ticket pour un avenir meilleur. Hors de question de le laisser filer! Ernst se rêve déjà capitaine d’un baleinier en direction du Japon tandis qu’Ilmiya s’imagine déjà se prélasser au soleil sur une longue plage de sable fin. Jul, quant à lui, n’a pas de rêve. Certains clochards ont cessé de rêver.

L’auteur, Tom-Louis Teboul

En parallèle de la description très crue de ces trois vies miteuses et « sans éclat », Teboul teinte son récit d’une touche de burlesque: assez surprenant pour un thème comme la médiocrité ou la misère! C’est ce qui en fait une des grandes originalités du livre. Entre quelques pilules de drogue et des insultes lancées aux passants, les touches de burlesque et des jeux de registres laissent esquisser un sourire et reprendre du souffle, ne serait-ce que le temps d’un instant, entre cette odeur d’alcool et de trottoirs qui semblent s’échapper des pages. Vies déposées, nous immerge dans la grande exclusion avec un savant mélange de belles phrases et de language familier et populaire. Un équilibre parfait entre empathie et grotesque. Un livre où tout sonne juste, pleinement réaliste, étonnamment et curieusement, pas larmoyant. C’est d’ailleurs à travers ce savant mélange de comique et de langage cru que le narrateur produit cette forme d’ironie, omniprésente dans son oeuvre. Ainsi, « Un voyage comme le leur, ça se préparait. Les étapes pinard, bière et galettes de crack s’organisaient en amont, un peu comme un Tour de France. » ou encore ainsi « Ilmiya s’y sentait chez elle, dans ce petit virage où elle se constituait une clientèle régulière. C’était là qu’elle travaillait, en CDI, depuis dix ans. »Mais ce comique extravagant et déroutant permet aussi à l’auteur de témoigner au travers d’un engagement détourné et d’une certaine forme de dénonciation.

Si Vies déposées se présente comme un roman faisant, de toute évidence, écho à un présent violent, il appuie les convictions de son auteur, avocat, avant de rejoindre la fondation Emmaüs en 2016. Un engagement assumé qui se ressent tout au long du roman. Outre son dédain pour la police qu’il ne cherche pas à cacher et le ton accusateur qu’il utilise pour dénoncer les conditions extrêmes des centres d’hébergement pour SDF, le roman se veut aussi profondément politique. Après cinq ans de documentation sur ces âmes égarées, Teboul tient résolument à leur donner la parole. Pourquoi Ernst, Jul et Ilmiya ne disposeraient-ils pas, eux aussi, du droit au language et à la pensée ?

En bref, un premier roman osé pour Tom-Louis Teboul autour de la thématique de la misère et des sans-abri. Une thématique difficile à traiter en fiction sans tomber dans le pathos le plus grotesque. Un succès pour Teboul qui a su trouver un juste milieu entre tournures élaborées et populaires. Un bon dosage d’expressions recherchées et d’oralité permettant un mélange ingénieux d’empathie et d’ironie. Dans ce roman, tout sonne juste, sans retenue, miséreux, mais toujours humain.