Quand l’histoire se répète

par Inès de Vulpian


Écrivain et réalisateur, Bertrand Schefer affirme que la fiction et le cinéma sont deux formes d’expressions qui s’inspirent l’une l’autre. Série Noire, son quatrième roman retrace l’histoire du premier kidnapping qui agita la France dans les années soixante… 

Bertrand Schefer, Série Noire. P.O.L, 176 p., 17 €

Série noire de Bertrand Schefer, semblerait être, à première vue, un roman policier tout à fait classique. Un drame fondé sur une forme archétypique qui organise une intrigue à partir d’une relation d’investigation et de démonstration. Dans le roman, un narrateur qui connait tous des tenants et des aboutissants de l’affaire, essaye de découvrir les motivations qui poussent Raymond Rolland et Pierre Larcher à enlever Éric Peugeot, le fils du grand industriel français. Suite à une enquête méticuleusement menée, les policiers réussissent à appréhender les deux malfaiteurs qui avaient laissé des indices comme le petit poucet des miettes de pain. Mais, lors du procès, les enquêteurs étant incapables d’établir les mobiles du crime, le narrateur décide de mener à son tour une enquête afin de résoudre ce mystère. Pourquoi avoir enlevé le fils Peugeot pour une rançon de 50 000 francs ? Impossible de comprendre la psychologie mystérieuse des deux hommes. Il désamorce les enjeux qu’il semble mettre en scène. Le crime demeure irrésolu, beaucoup de questions à la fin du roman demeurent en suspens, comme pour signifier que ce n’est pas cela qui compte. Le crime ne constitue pas l’enjeu central du livre, c’est plutôt le lien entre création et réalité qui intéresse Bertrand Schefer.

Alors que Raymond et Larcher kidnappent le petit Peugeot, Antonioni est récompensé au 13ème festival de Cannes pour son faux film policier, L’Avventura. Le roman de Bertrand Schefer brosse une chronique des années 1960, plus précisément de la vie mondaine et nocturne de Paris et de Copenhague. La première partie du roman se concentre sur la vie de Raymond Rolland avant le crime. Jeune ouvrier, reconverti dans la vente et le trafic de jukebox et électrophones, Raymond rencontrera en 1959 Inglise Bodin, une jeune modèle danoise aspirant d’être repérée et de devenir actrice. Les deux amoureux se plongeront dans le milieu artistique et culturel de Nice, Cannes, Paris et Copenhague entourés d’Anna Karina, Antonioni et Kenneth Anger. Décidément, Bertrand Schefer met de côté le roman policier au détriment de la description de leur vie extravagante. 

Rolland et Inglise auront tellement envie de faire partie de cet univers qu’ils feront tout pour dissimuler leurs origines et se rattacheront à des fictions d’eux-mêmes. Eux aussi vont être photographiés les yeux cachés derrière des lunettes noires dans les pages du Paris Match, mais pas dans le sens ou l’entend Lise. « Beaucoup de choses étaient volontairement laissés dans l’ombre » par Raymond Rolland, qui est un personnage mystérieux qui multiplie les versions de lui sur qui « le mensonge fond ». Grâce à son éloquence et son imagination, Raymond se dépeint comme un jeune homme séduisant, accomplit et entreprenant. Pour cet escroc, il n’y a plus de distinction entre la réalité et la fiction. Même sa fiancée Inglise, ne connait pas son vrai visage. C’est justement son caractère schizophrénique qui brouillera les pistes des enquêteurs.

Dans Série noire, la fiction et la réalité se superposent. En effet, le kidnapping perpétré par Raymond et Larcher a déjà été commis à l’identique aux États Unis en 1930, mieux, a déjà inspiré un roman ! Le crime s’apparente en réalité à une mise en abyme d’une livre, Rapt[1].  Les personnages éprouvent une telle envie de faire partie de l’univers du cinéma qu’ils se mettent en scène dans une histoire tirée de la fiction. La littérature et le cinéma s’emboitent, comme des poupées russes ! En effet, « l’affaire Lindbergh donne à White l’idée du roman Rapt, qui donne à Larcher l’idée du kidnapping français, et cette métempsycose du crime retourne à la forme du livre ouvert entre les mains d’un témoin dirigée par Jean Luc Godard ». Les strates se superposent, on ne sait jamais plus finalement d’où provient l’image et comment mesurer son écart, s’il existe encore, face à la réalité. Bertrand Schefer, lui-même réalisateur, joue sur la dualité entre le cinéma, la littérature et le fait divers. Selon lui le « cinéma et faits divers partagent depuis toujours la même histoire s’inspirant et se recyclant mutuellement ». Ainsi, le cinéma ponctue régulièrement le récit policier, syncopant la temporalité, jusqu’à rendre la chronologie quasi incompréhensible. Dans le roman, l’écriture prend le dessus sur la rationalité, la fiction déborde la réalité.

Sérié Noire, étant un roman à la chronologie désarticulée et instable, le lecteur ne peut pas se rattacher à un récit construit et doit se raccrocher à l’écriture. C’est pourquoi elle joue un rôle central dans le roman : « elle est partout sur le chemin, c’est elle qui porte tout ». En effet, c’est elle qui inspire le crime et qui a poussé Raymond Rolland à se réinventer. Le roman faire prendre au lecteur de prendre conscience du pouvoir de l’écriture et de la fiction. Les personnages s’inventent et vivent à travers la fiction qu’ils ont fabriqués. Tout comme nous vivons aujourd’hui à travers la fiction astucieusement modelée de notre image sur les réseaux sociaux. On se construit, on s’invente, on se modifie perpétuellement. Aujourd’hui aussi, la frontière entre fiction et réalité apparaît extrêmement fine et reste très malléable. Dans son roman, les personnages de Bertrand Schefer sont le miroir de notre société. Tout dans Série Noire obéit à une projection. Et, comme les personnages s’inventent eux-mêmes, la réalité parait se soumettre à des processus qui relèvent aussi de la fiction. Le roman devient plus qu’une mise en abyme une véritable réflexion metatextuelle. La fiction devient la nouvelle référence du réel. 

Série noire ne doit donc pas se lire comme un simple roman policier mais bien comme une allégorie de notre société. La société contemporaine dans laquelle l’imaginaire s’impose, où les individus s’identifient à des fictions ou des images d’eux-mêmes. À travers la figure de Rolland Raymond, Bertrand Schefer nous livre une réflexion aboutie sur la permanente création de soi et la formation de nos identités. Ce jeu de représentation peut devenir dangereux, et Bertrand Schefer illustre « les dégâts que [peuvent] faire une simple machine à écrire ». 


[1]Roman de Lionel White écrit en 1955, traduit en français par Raoul Amblard et France-Marie Watkins