par Alizé Marchand
Appelle-moi par ton nom s’affranchit des clichés du roman d’amour classique. André Aciman ne se concentre par sur le fait de tomber amoureux mais sur l’amour, sa nostalgie, la mémoire qu’il nous en reste.
André Aciman, Appelle-moi par ton nom. Grasset, 366 p., 20,90 €

« Appelle-moi par ton nom et je t’appellerais par le mien », car je me perds moi-même et ne me retrouve qu’en toi. “Appelle-moi par ton nom” et nous ne formerons plus qu’un. Été 1983 à B. ; Elio s’attarde sur la peau déjà dorée d’Oliver, la chaleur du soleil italien, l’odeur iodée des sels marins collés dans ses cheveux, la plante de ses pieds, son regard. Il savoure ses « A plus » lancés à qui veut l’entendre, les escapades à vélo, les affrontements sur le terrain de tennis, et les après-midis à se prélasser au bord de la piscine qui devient son « paradis ». Un jour, le jeune universitaire américain descend de son taxi, pose sa valise dans la chambre d’Elio, puis fait un tour. Ou bien est-ce l’inverse ? Deux hommes, deux intellectuels, deux juifs, dont les identités se confondraient presque. « C’est l’été où j’ai appris à pêcher. Parce qu’il aimait ça. À aimer faire du jogging. Parce qu’il aimait ça. À aimer le poulpe, Héraclite, Tristan », l’obsession de l’autre jusqu’à vouloir se fondre en lui. Ainsi, André Aciman nous confie sa définition de l’amour. Chacun de nous souhaite vivre comme la complétion d’un autre, jusqu’à devenir l’autre jusque dans les corps même. Malgré leur différence d’âge, leurs vies divergentes ou leur rapport à l’amour, Aciman pousse l’idée à son paroxysme. Les similitudes, entre Elio et Oliver, nous troublent par l’état d’égalité presque parfait qui règne entre eux. Mais l’évidente ressemblance entre les deux hommes, ne porte qu’une dimension sentimentale.

La trame du roman d’amour adolescent homosexuel peut paraître clichée, donne un air de « déjà vu ». L’auteur modifie les usages et ne concentre pas son histoire sur la sexualité adolescente. André Aciman n’écrit pas un roman sur l’homosexualité. Cette perspective reste en arrière-plan pour laisser place à une réflexion sur le désir adolescent. Il surprend par la singularité, illustrée notamment par la relation d’Elio avec ses parents. On s’étonne des encouragements, de sa bienveillance, de la simplicité avec laquelle il lui parle. Le rythme même du récit, son intrigue, semblent dériver du questionnement permanent des sentiments amoureux. Les pulsions sexuelles, leurs complexités et leurs effets sur nos émotions, notre corps, forment l’épicentre du roman.Les mots d’Elio coulent tels une litanie sensuelle. Si nous associons souvent la « litanie » à l’« ennui », au contraire, ici, elle fait avancer le jeune adolescent. Elle se distingue par ses longueurs inévitables, son avancée presque stagnante, comparable à l’été qui facilite la langueur. Le manque de divertissement, une maison qui n’a pour unique activité la traduction de notes de musique, la méditation intellectuelle et le désir s’en trouve décuplés. Le temps s’arrête, fait quelques pas en arrière, brouille les pistes avant de repartir. Il se joue de nous et on ne sait plus si l’été débutait ou s’il s’achevait. On ne se rappelle plus non plus quand tout cela commence. On divague dans les heures, les jours, on ne sait jamais réellement si tel événement se déroule avant tel autre. Et puis, « Autrefois c’était hier, et hier n’était que plus tôt ce matin, et ce matin semblait à des années lumières. », de quoi nous plonger dans un brouillard temporel. La précision chronologique n’a que peu d’importance, dérisoire au souvenir de l’instant. Mais, alors qu’Elio en oublie l’enchaînement, nous perd dans cet été1983, il se remémore chaque détail avec une précision enchanteresse et effarante.
Le fourmillement de la peau, les palpitations du cœur, les doutes, les joies et les déceptions. Le lecteur, enfermé dans le corps et les pensées d’Elio, en connait chaque parcelle. Bien au-delà de la conception du romantisme, André Aciman redonne au corps une place centrale. Il renverse les règles du roman d’amour, établissant un récit qui se déploie à partir des sensations, de la corporéité, plutôt que d’une intellectualisation du sentiment amoureux.Le lien se crée entre les pulsions sexuelles et leur interrogation. Si nous avons tous déjà observé et décrypté de manière obsessionnelle chaque détail du corps de l’autre, rarement le lecteur s’attarde durant plusieurs pages sur « un pied nu et chaud »,ou se sent autant introduit dans l’intimité sexuelle qui lie deux êtres. Mais Aciman ne recule pas devant la crudité, le sexe, refuse la pudibonderie. Il fait entrer le lecteur dans les pensées intimes d’un autre, jusqu’à ressentir les tensions entre son désir charnel et ses pensées raisonnables. La raison s’affaiblit, et le corps prend un avantage certain. On découvre la violence de cette lutte entre adrénaline sexuelle et sagesse, la curiosité et la volupté de l’acte, la brutalité des traces laissées sur notre peau et notre mémoire. Les sentiments se mélangent, s’agitent entre l’envie de recommencer dès maintenant et la peur d’y prendre goût. Mais, si la proximité des corps peut parfois déranger le lecteur non-averti, il ne faut lui donner plus d’interprétation que la continuité des sentiments, de la relation entre Elio et Oliver. Aciman se permet d’entrer dans les intimités, d’aborder l’acte sexuel, sans que l’on s’en offusque réellement.
On s’arrête quelques instants pour se remémorer. Sur un air de Bach on plante le décor et on imagine les scènes à travers une vieille cassette, de laquelle sort une image jaunie par le temps. Elle fait partie de celles que l’on avait presque oubliées, cachées au fond de vieux cartons chez nos parents. On la visionne et l’on se remémore le passé, qui ressurgit à travers ce que nous en filmions à l’époque. Elle manque certainement de véracitéconcernant notre vécu réel, il faut dire que nous oublions vite, mais c’est l’image que nous voulions conserver de ces instants regrettés. Alors que le film au titre éponyme de Luca Guadagnino, choisit de se placer dans le présent d’Elio adolescent, le livre d’André Aciman s’inscrit dans un profond sentiment de nostalgie, une sorte de mélancolie qui fait que l’on réévalue sans fin le passé à l’aune de ce que l’on a perdu. Le souvenir se fait idéal, presque irréel et rêvé.« A cent ans, vous apprenez sûrement à surmonter la perte et le chagrin – ou vous tourmentent-ils jusqu’à la fin ? A cent ans, les frères et sœurs oublient, les fils oublient, les êtres chers oublient de se souvenir… ». Si la temporalité trouble, elle supporte le cœur du roman qui se place dans la souffrance et la nostalgie d’un homme sur son premier amour. Il disparaît le temps de l’insouciance adolescente. Il laisse place aux envies raisonnables, aux joies trop sages, et aux “Tu te souviens”. En lecteur avide de petites joies irréelles, Elio, devenu adulte, peut laisser un goût amer de déception, une sorte de frustration de boucle non bouclée. Il bouscule nos espérances et nous surprend par le brusque abandon de cet amour. Mais, si nous pensions parler d’amour, les regrets et l’acceptation d’une vie plus amère que prévue forment une dimension majeure. L’image jaunie de notre cassette se fait alors beaucoup plus grise, parsemée de taches noires. Nettement plus ancrée dans une réalité terriblement plus fade que le souvenir, elle rappelle que ce n’était qu’un court moment d’un bonheur dont on sent encore les tressaillements, sans réellement en connaitre les détails. Le rêve s’efface et le quotidien se montre sombre et mélancolique. Elio ne s’apparente pas à quelqu’un d’exceptionnel, au contraire, sa vie se démarque par sa banalité: le temps d’un étéils s’aiment, lui et Oliver. Ils avaient « trouvé les étoiles. Et cela n’est donné qu’une fois. »,mais si l’un ressasse inlassablement le passé, jusqu’à oublier d’avancer, l’autre s’en détache jusqu’à l’effacement. On peut sentir encore le léger espoir d’une ancienne flamme ravivée, la tentation d’un retour dans le passé, mais rapidement balayée par l’abandon d’Oliver.Je croyais voir l’amour mais « Appelle-moi par ton nom » et souviens-toi que je faisais partie de ta vie. « Appelle-moi par ton nom » car je porte encore ce que tu as perdu, ce que tu n’es plus.



