Dévoration

par Elisa Jaucourt-Perroy


Le premier roman de Stéphane Malandrin dépeint avec un immense réalisme le Portugal de la fin du Moyen-Âge. Le mangeur de livres est pourtant loin de n’être qu’une fresque historique. En détaillant crument les besoins les plus primaires et les appétits les plus dévorants des miséreux de Lisbonne, l’auteur renvoie le lecteur à sa condition animale et fait l’éloge de la culture qui peut l’en extraire.

Stéphane Malandrin, Le mangeur de livres. Seuil, 190 p., 17 €

A la fin du quinzième siècle, dans la capitale portugaise, Adar Cardoso et Faustino da Silva, amis de toujours, grandissent ensemble dans les ruelles lisboètes. A force de pitreries et de menus larcins, les deux garnements, affamés et chétifs, volent, avec une roublardise gourmande, des tas denrées alimentaires, se faufilent entre les tables des banquets pour grappiller les quelques restes qui pourraient calmer leur faim et épancher leur soif. A la suite d’une farce malheureuse, les jeunes garçons sont enfermés dans la crypte d’une église par le père Cristòvão. Dévoré par la faim, Adar se repait avidement d’un vieux livre. Mais ce livre maudit l’empoisonne et le garçonnet ne pourra plus jamais se rassasier d’autre chose que de codex, qui lui apportent des connaissances considérables et qui pourtant le changeront en hérétique, en démon, en monstre traqué, vilipendé et tourmenté.

Dès lors, Adar Cardoso devient omniscient ; il perçoit, dans le détail, toutes les époques, y circule comme dans une géographie intérieure ; il pénètre tous les esprits, comprend toutes les légendes, accède à toutes les vérités. La faim, qui le tenaille sans cesse, le pousse à dévorer encore et encore les livres qui l’obsèdent. Aux instincts qui l’assaillent, à ses préoccupations terre-à-terre, à ses besoins physiques et naturels s’oppose son profond besoin d’élévation spirituelle. Or, c’est par cette même nature vorace que s’exprime ce besoin. En termes crus, parfois vulgaires, Stéphane Malandrin fait expliquer à son indigent personnage la mystérieuse métaphore culinaire, fil rouge de son roman.« Je mange les livres donc je les connais ; je n’ai pas besoin de les lire, je les digère et ils sont en mon esprit. Leur pâte fait à mes pieds une épaisse flaque visqueuse dans laquelle, par extase mystique et excès mental, je vois flotter les phrases, si bien qu’assis le cul dans ma bave j’aspire par là ce qu’il reste de littérature ».

Le ton est donné. Stéphane Malandrin choisit la truculence, voire l’indécence, pour sublimer une ode à la culture et à la littérature. L’auteur ancre son récit drolatique dans un contexte des plus terribles, où la misère et la pauvreté semblent partout maîtresses. Le héros se change en bœuf immonde et redouté de tous, à force d’engloutir les ouvrages in-folio, in-quarto, in-octavo, en peau de chèvre, de brebis ou d’agneau. Emporté par un élan quasi-rabelaisien, Stéphane Malandrin raconte et encense la monstruosité, l’altérité, le ridicule. Cela lui permet au passage de montrer du doigt une société bestiale, grotesque et obscurantiste qui n’aura de cesse de traquer Adar Cardoso. Le Lisbonne qu’il représente s’avère une ville sale, une ville aux habitants ignares, une ville carnavalesque. Les miséreux qui la peuplent ne cherchent qu’à survivre et à se divertir. Peu distinguables des animaux, tous ces énergumènes qui paradent et trépassent sans que l’auteur ne leur donneaucune importance ont perdu le sens de leur raison d’être. Ils ne sont plus maîtres de rien, et les ruines de leur humanité formentle socle d’une ignorance crasse, et de l’Inquisition. Par le biais d’Adar à nouveau, Stéphane Malandrin dénonce les « Moines papelards, prêtres concubinaires, chanoines au bénéfice des confréries et commanderies, couvents de curés de chapitre et de chapellenie, frères pernicieux, moines suants, ordres et désordres, tonsurés, crucifie-toi-d’abord-j’arrive-ensuite, goujats des prieurés, vicaires de remplacement, abbayes de lupanar », et tout ce qui limite la réflexion humaine au profit d’une chape de plomb dogmatique. En outre, ce mal sempiternel fait implicitement écho aux tourments qui continuent de nous frapper. L’obscurantisme, comme une épée de Damoclès, menace toute société qui ne remet plus en question.

Monastère de Lisbonne

Mais si Stéphane Malandrin parvient à porter une critique sévère des institutions religieuses, il ne donne en revanche aucune place à celle des croyances. Tout au contraire, c’est un profond respect pour ces dernières qui semble se dégager du Mangeur de livres. Le récit gagne ainsi des allures de conte philosophique, et ne manque pas de s’appuyer sur des mythes, des croyances et des légendes, sans jamais les tourner en ridicule. Il dévoile ainsi une réflexion juste sur la nature de l’homme, réflexion curieusement formulée par un personnage enfantin et famélique. L’ouvrage s’empare d’une dimension abstraite, presque métaphysique, et nous invite à un véritable questionnement sur notre nature propre. D’une fresque historique à un récit didactique, le livre sait aussi s’empreindre de fantastique, et se dévore de bien des manières. Au fil des pages, il change de registre et de parfum, si bien que le lecteur ne peut appréhender les saveurs inattendues que lui présente l’écrivain. Rien n’est cela dit laissé au hasard. En effet, Le mangeur de livres s’inscrit dans le réel, dans un cadre historique extrêmement bien documenté. Il en dénonce les injustices et les maux. Il en expose la misère, et ce cadre magnifie l’appétit culturel. Le savoir, de prime abord inaccessible aux moins que rien, réservé à une petite élite ou manipulé par des instances religieuses, est englouti par le commun des mortels, sous la forme d’Adar Cardoso, l’orphelin traîne-misère. L’enfant avale et rumine jalousement les codex, les privant à jamais des autres lecteurs. Cette soudaine compréhension du monde l’élève par-delà sa condition, témoignant d’une véritable fascination pour l’essence et le sens de l’homme de la part de Stéphane Malandrin. L’auteur nous encourage en vérité à une perpétuelle quête de sens, à un constant questionnement, à une profonde introspection. Cela se passera par la lecture, par la culture, qui seules peuvent apaiser nos inclinations bestiales. « Voulez-vous savoir ce que contiennent les livres ? Ils contiennent tous les mondes possibles »Le mangeur de livres constitue un appel, un plaidoyer pour l’érudition. Rien ne pouvait mieux servir de toile de fond à ce propos que l’aube de l’humanisme.

Enfin, l’auteur conclut son récit avec ingéniosité en proposant la recette de son ouvrage au lecteur. Stéphane Malandrin nous invite à goûter les livres « ingrédients de sa petite gastronomie » littéraire, pour le cas où son discours n’aurait pas été assez clair, et éveille notre gourmandise. Comme Adar Cardoso le déclare : « J’ai mangé un livre et c’était un matin de décembre 1488, pour moi qui n’étais rien, vivant parmi d’autres riens dans une rue pleine de riens, ce fut un événement considérable ». Au lecteur à présent de s’élever.