L’abattoir

par Antoine Chapel


Le premier roman de Thierry Decottignies offre au lecteur une expérience troublante, vécue au travers d’un texte sombre et cauchemardesque. Quiconque s’y aventure en ressort troublé et déboussolé, pour ne pas dire perdu.

Thierry Decottignies, La fiction Ouest. Le Tripode, 220 p., 17 €

La fiction Ouests’ouvre sur un tableau surprenant : dans une chambre fermée, des hommes se cravachent mutuellement en buvant de la vodka. Parmi eux, il y a un personnage, masculin et adulte. C’est à peu près tout ce qu’on saura de lui. Il raconte une histoire, mais semble se soucier de moins en moins d’être compréhensible à mesure que le récit avance et dégénère en une vague apposition de scènes toujours plus détachées les unes des autres. D’abord bloqué dans une sorte de bureau où il attend d’être envoyé ailleurs, on le retrouve quelques pages plus tard dans un parc d’attraction.

Ce parc, c’est Ouest. Un camp dans lequel l’homme accomplit un entraînement sportif, supposé le préparer à un véritable travail. Jusqu’ici, tout pourrait sembler (presque) normal. Mais très vite, le sens du récit disparaît, s’évapore, pour ne plus laisser que des mots purement descriptifs et comme dépourvus d’humanité. Le personnage s’enfonce toujours plus loin dans un univers où la violence structure tout, et entraîne avec lui le lecteur dans un récit flou, crasseux et douloureux. Entièrement dépourvu de libre-arbitre, il finit par s’accoutumer au monde qui l’entoure et finit par se borner aux règles improbables qui gouvernent le parc. Face à cette plongée vertigineuse dans le cauchemar, le lecteur est contraint, lui aussi, à prendre de la distance vis-à-vis du récit. Ainsi, l’un par la distance, l’autre par l’habitude, le lecteur et le narrateur finissent par accepter ensemble la part d’incompréhensible et d’inhumain qui définit Ouest.

Ouest est un parc, d’attraction semble-t-il, où la population se divise entre les visiteurs, avec «des barbes à papa, des visages enjoués» d’un côté, et les permanents, « sérieux ou moroses et épuisés » de l’autre. Dans une arène se livre un combat entre les  « civils » et les « policiers », spectacle morbide où les os se brisent, où la chair se déchire, divertissement fait de viols et de meurtres, qui comble de joie grands et petits. D’abord dubitatif, le lecteur s’interroge : quelle est donc cette étrange société pour qui la violence la plus brute semble si banale, au point qu’elle la transforme en spectacle ? Mais le récit a tôt fait de rappeler au lecteur que, spectateur des atrocités commises entre les murs de Ouest, il ne vaut pas beaucoup mieux que les visiteurs fascinés du parc.

Mais alors, qu’est-ce que La fiction Ouest? On se trouve en effet vite désemparé face à la noirceur du texte de Decottignies, comme on le serait par exemple devant une œuvre abstraite particulièrement sombre. La perte de repères est si absolue qu’on peut même être tenté d’abandonner. Pourtant, la réponse à la question initiale demeure ouverte : peut-être La fictionOuestest-elle un roman historique sur les camps de travail et le totalitarisme. Les travailleurs du camp y entrent volontairement, y restent, en acceptent les règles et finissent par oublier le passé avant d’être digérés d’une façon ou d’une autre par la craie qui encrasse tout. Ceux qui réussissent sont promis à l’uniformisation d’un habit de policier dans lequel ils serviront à leur tour le parc. Mais ceux qui se trompent, les « flous », seront rejetés pour leurs erreurs dans un état intermédiaire, entre le vie et la mort, errant dans le parc avant de mourir, absorbés par un parc aux allures de purgatoire.

Peut-être La fiction Ouest adresse-t-elle une critique à la société occidentale moderne, en la considérant dans son ensemble, sans se borner à dénoncer sa fascination pour la violence. Dans cet univers de cauchemar, l’homme n’est qu’animal, cadavre en sursis au milieu des chats morts, des cloportes morts, des chevaux morts et des autres humains, morts ou presque. Le personnage, qui suit les ordres avec l’espoir de recevoir une promotion (qui prend la forme d’un uniforme de policier), serait donc l’humain dans la société, l’humain tentant de se conformer du mieux qu’il peut aux institutions qui, seules, peuvent lui permettre d’avancer en attendant la fin. Cependant, une critique si nihiliste de la société moderne dépasse ce que Decottignies propose au lecteur : dans La fiction Ouest, l’unique choix du personnage consiste à déterminer quel sera la personne qui aura le pouvoir de lui distribuer sa ration d’amphétamines. Assimiler la vie sociale moderne à un cauchemar si atroce semble trop facile et éloigné de la réalité.

Enfin, le rêve occupe une place importante dans La fiction Ouest. D’abord, le personnage ne peut dormir que d’un sommeil lourd, seulement permis par l’abrutissement alcoolique. Puis l’écrivain brouille la frontière qui sépare le réel de l’irréel : dans l’univers monstrueux de Ouest, il est pour le personnage toujours plus difficile de faire la différence entre rêve et réalité. Par cette confusion, bientôt permanente, le lecteur finit par se demander si ce ne sont pas les cauchemars des habitants du Parc qui dessinent Ouest, les entretenant dans un esclavage sans fin. Seul le troublant suicide narratif du narrateur pourra les libérer de leur prison onirique.

La première lecture de La fiction Ouestest une gifle lente et douloureuse. Aussi perdu que les personnages de Ouest, le lecteur est tenté de s’échapper : lui, en a le pouvoir. Mais c’est par le détachement du récit, en en acceptant sa part d’inhumanité, en l’observant plus qu’en le lisant, qu’apparaît ce qui s’avère peut-être la nature de La fiction Ouest : un tableau qui dépeint les sociétés humaines avec la plus grande noirceur, une fresque peuplée d’êtres qui se traînent dans la crasse, la représentation d’un abattoir d’humains au sein duquel la simple idée de bonheur finit par disparaître, absorbée elle aussi par l’omniprésente poussière de craie.