par Joël Kouassi
Les fictions politiques sont-elles les prophéties improbables de futurologues excentriques et illuminés ? Ou témoignent-elles, au contraire, de la vive intelligence et de la perspicacité de ceux qui les produisent ? La réponse qu’entend apporter Le Troisième Temple de Yishaï Sarid n’a pas prétention à l’exactitude, ni à l’universalité. On y retrouve, à l’instar de nombreuses dystopies, le thème de la fin du monde, de sa destruction et de sa régénération. Mais il a ceci d’original qu’il nous confronte en réalité à la fin d’un monde en particulier, celui du nouveau royaume d’Israël, dont la restauration, l’apogée et le déclin offrent un tableau contrasté au lecteur, oscillant à l’envie entre horreur et merveilleux.
Yishaï Sarid, Le Troisième Temple. Actes Sud, 310 pages, 22,50 €

Cette fresque sibylline entremêle l’histoire et l’anticipation, le réalisme et la fantaisie, récit initiatique d’un protagoniste lui-même atypique. Car, au-delà d’un physique difforme (il a perdu sa jambe droite à la suite de radiations atomiques) et d’une destinée exceptionnelle (il échappe à la mort et survit, d’une certaine manière, au royaume en lui-même), le personnage de Yehoaz fut aussi prince et témoin malgré lui de la chute d’un système qui l’a ébranlé. Dans une posture plutôt convaincante d’anti-héros, il produit un troisième testament (et on l’espère, le dernier !), qu’il conçoit comme la plus authentique reconstitution du drame israélien.
Fable tragique où s’entremêlent les incertitudes politiques, philosophiques, et religieuses d’un jeune prince qui perd le contrôle de tout, ce nouvel opus d’une saga israélienne initiée avec Le Poète de Gaza s’avère d’une grande sophistication narrative, gorgé d’images fortes. Puissant, un peu déroutant pour les profanes, mais indéniablement percutant pour quiconque est suffisamment familier avec les idiosyncrasies et les particularismes des doctrines juives et chrétiennes, Le Troisième Temple fait en réalité allusion au sanctuaire de Salomon et à l’avènement du Messie. En effet, la reconstruction du troisième temple hiérosolymitain constitue l’événement eschatologique par excellence des deux cultes monothéistes, centre de leurs dogmes respectifs. Mais le scepticisme de Sarid le pousse à imaginer un après la fin du monde, et à se questionner sur ce qu’il adviendra du judaïsme une fois les prophéties et les oracles enfin accomplis… C’est dans leur réalisation même que les espérances religieuses posent problème, puisqu’elle marquerait l’obsolescence de la foi qui les nourrit et les encourage. Pour lui, le véritable point de départ de la dystopie se loge dans ce processus qui démontre jusqu’à l’absurde l’impossibilité métaphysique du discours traditionaliste juif.
La récurrence de la dimension sacrificielle dans le roman de Sarid, sert de point d’ancrage à cet exercice de déconstruction, qui mâtine en filigrane la confession du prince. Avec les sacrifices et les effusions de sang quotidiennes pratiquées sur l’autel, ce sont la mortalité, la chair et ses dépravations, le péché et la hideur morale, que la fonction sacerdotale tente d’unir à la céleste perfection, à la transcendance et à l’immatérialité de la divinité. L’entité spatiale qu’est le temple n’entend paséparer ou opérer de déchirure irrémédiable entre la sphère de la temporalité et celle de l’éternité, entre la sainteté de Dieu et l’imperfection de l’homme, mais va, au contraire, contribuer à rapprocher l’une de l’autre. La liturgie juive s’articule autour d’une double contradiction essentielle : l’impureté de la chair et la nécessité de la chair pour la sanctification de l’homme. Le registre religieux, ici imprégné de l’inextricable liaison entre le sacré et la violence, présente cette dernière en tant qu’expiatoire inamovible censé conjurer le mal, afin d’affranchir l’humanité de sa présente perdition. Exercée à l’encontre de victimes humaines, immolations et holocaustes auraient été volontiers problématiques d’un point de vue éthique, et le choix de proies animales associées à l’innocence, à la fragilité et à l’inoffensivité, traduit un transfert de responsabilité évident. Mais le christianisme, lui, va innover en introduisant une humanisation de la divinité autrefois inaccessible, à travers le dogme de l’Incarnation charnelle, et abolir plus efficacement que son cousin juif, la vieille distance entre le ciel et la terre. Les prophéties accomplies, Dieu acquérant corporéité et dépouillé de sa majesté pour épouser la condition humaine, il ne reste plus grand chose du judaïsme, sinon un folklore et un joli corpus de textes littéraires…
Truculent patchwork qui entremêle passé et futur, savoureux méli-mélo d’archaïsme et de modernité, l’Israël de Sarid demeure un saisissant hybride qui saura charmer ou révulser à l’envie, irrigué par les inflexibles contradictions naturelles des éléments et des réalités qu’il s’efforce, avec plus ou moins de succès, de concilier. Tous les poncifs propres à la dystopie sont habilement distillés un à un, avec un éclat et une fulgurance qui n’est pas pour nous déplaire. Là où le 1984 de George Orwell s’inscrivait dans un naturalisme métaphysique absolu, sevré de tout mysticisme enjôleur sans qu’une quelconque intervention d’une divinité fût envisageable, Le Troisième Temple ose la géniale idée de subordonner l’appareil d’État totalitaire à la toute-puissance de la théocratie, offrant à cette dernière une matérialisation effective, responsable d’une double aliénation de la population. Aliénation par un État malveillant et omniprésent d’abord, par un culte amputé de sa pertinence existentielle ensuite.
Si Le Troisième Temple ne peut pour l’instant pas prétendre au même statut de classique du genre, il conserve une saveur et une pertinence évidentes, qui en font une expérience de lecture propre à bouleverser les présupposés que nous nous forgeons. Cauchemar d’encre et de papier, flashback sans visuels, élégie d’une superpuissance à l’agonie, le texte de Sarid, étourdissant de puissance, vertigineux de splendeur et de cacophonie, ne connaît aucun temps mort et ne laisse guère de répit.
En outre, ce sont l’idéalisme et le dogmatisme de Yehoaz, qui récite sans faute toutes les prières, accomplit tous les rituels, et se conforme à toutes les exigences morales de la Torah, qui poussent à ouvrir la boîte de Pandore, et confèrent au récit de profonds accents de tragédie grecque. S’il est persuadé d’être entendu de Dieu, Yehoaz refuse cependant d’envisager qu’Il puisse lui répondre, et agit vraisemblablement selon des intentions qu’il lui prête, et qu’il croit percevoir à travers les textes sacrés dont il fait une lecture très littérale, quasi-originaliste. Piété à deux vitesses, illustrée par l’épisode de la visite d’un homme à tête d’oiseau venu l’avertir de la chute imminente du royaume, et qui fait l’objet d’un déni passionnel de la part du prince, convaincu d’avoir affaire à un émissaire infernal, diabolique. Mutisme fatal que celui du fils infirme, puisqu’il va amorcer l’Apocalypse nationale, et attirer ruine et désolation…
