par Anna Colin
En l’espace de trois ans, le célèbre auteur Halldór Laxness a reçu le prix international de la paix et le prix Nobel de littérature. C’est le seul auteur islandais à avoir jamais obtenu cette seconde distinction. Mais il ne le restera peut-être plus longtemps ; deux générations plus tard, Stefánsson publie son roman Ásta.
Jón Kalman Stefánsson, Ásta. Trad. de l’islandais par Éric Boury. Grasset, 491 p., 23 €.

Aragon imaginait dans Blanche ou l’Oubli,un auteur en proie à la solitude, luttant contre la page blanche afin de préserver la mémoire d’une femme qu’il s’obstinait à ne pas oublier. Il en concluait d’ailleurs que « la lecture d’un roman jette sur la vie une lumière ». L’écriture, aussi. Narrations entrecoupées, récits enchâssés, époques mêlées : l’œuvre de Jon Kalman Stefánsson demeure complexe et universelle. Ásta est la conclusion d’une articulation prodigieuse entre littérature et société, questionnant la place de l’art, de l’ardeur, de l’amour, et de surcroît, la place de la littérature. Elle se veut projecteur de quelques vies, faisant la lumière sur une nation islandaise tout à fait désabusée, livrée à elle-même dans un monde s’accélérant de jour en jour.
Véritable maelström, Ásta résulte de la rencontre de quatre courants, quatre récits qui se télescopent les uns dans les autres et qui aboutissent en un mouvement d’agitation intense, irrésistiblement entraînant. Indomptable tourbillon humain, l’œuvre se distingue par sa polyphonie narrative complexe et poétique, structurellement et temporellement désordonnée. Présent et passé se mélangent sans prévenir, se chevauchent, se contaminent d’un récit à l’autre. Ásta peut sembler bien souvent difficile à lire, tant son rythme s’inscrit dans une discontinuité : parfois effréné, parfois plus apaisé. Scindé en cinq parties, le roman se construit comme un puzzle : il reste flou lorsque l’on assemble les premières pièces. Puis, il se distingue. Il gagne en grandeur et beauté, à mesure qu’on encastre les pièces les unes dans les autres.
Si le puzzle subjugue une fois achevé, sa construction n’en est pas moins épineuse. Abandonnée successivement par sa mère et son père, Ásta est élevée par une vieille nourrice dans un petit appartement de Reykjavík. Elle passe l’été de ses quinze ans dans les fjords perdus de l’Ouest, fait ses études en Europe, rentre en Islande. Les déceptions s’enchaînent, jusqu’à son quotidien de femme retraitée, musical, poétique, solitaire. Peut-être Ásta a-t-elle raté sa vie. Probablement. Elle ne comprend rien, n’a jamais rien compris d’ailleurs ; elle ne comprend ni l’amour que son ami Jósef lui porte, ni celui de sa nourrice. Elle virevolte, ne se pose jamais. Elle passe d’un homme à un autre, fait un enfant au passage. Ásta n’a pas d’avenir, ou plutôt, elle a choisi de ne pas en avoir. Finalement, elle ressemble à sa mère Helga, une femme magnifique dont la beauté n’a d’égal que sa folie. Elle non plus n’a jamais rien compris. Elle s’est perdue dans des songes hollywoodiens, a fini dans un petit taudis puant au dernier étage d’un immeuble de Reykjavík. Elle y a bu. Elle y est morte.
À rêver d’ailleurs, les personnages de Stefánsson finissent par s’égarer. Dans une Islande qui s’ouvre au monde extérieur, au gré de la mondialisation, ils s’éloignent davantage les uns des autres. Helga se compare inlassablement à une actrice américaine, désespère de voir ce qu’elle ne sera jamais ; Ásta fuit étudier à Vienne plutôt que d’élever sa fille ; l’écrivain s’isole dans les fjords pour écrire, car écrire est plus facile que dire. Tel un mollusque se réfugiant dans sa coquille à l’approche d’un danger, l’Islande du XIXesiècle se replie sur elle-même, fuyant le contact, ou plutôt l’attache, avec l’autre.
Seul Sigvaldi, le père d’Ásta, ne semble pas foncièrement tragique. Cahoté par les névroses de sa femme Helga, puis par l’obstination et la déraison de sa fille, il peine à suivre les divagations des personnages féminins. Non pas que celles-ci soient les seuls personnages réprimandables, ou que leurs contreparties ne le furent pas. Bien au contraire, Ásta s’affiche parfois accusatoire et provocateur. « Tu iras loin avec ta chatte », lançait ainsi l’un des amants d’Ásta à cette dernière, après qu’elle l’ait abandonné, comme les autres. En somme, Sigvaldi est l’unique homme faisant preuve de compassion, se blâmant inlassablement quant au destin affligeant de sa fille et son ex-femme.

Outre son pessimisme remarquable, Stefánsson n’en demeure pas moins époustouflant. C’est un écrivain comme on en rencontre peu. Au-delà des personnages dont la seule consolation se trouve dans l’écriture, l’auteur lui-même se libère. Il se construit comme écrivain en écrivant, en s’incorporant au récit. Son œuvre est tout autant un portrait de l’Islande que celui d’un écrivain qui s’emploie à l’exprimer, comme il exprime les passions, tristes ou heureuses, des êtres de papiers qu’il jette sur la scène du monde. Asta, c’est l’histoire de l’histoire, l’histoire de celui qui écrit, qui crée. Le courant dont on n’a pas conscience lorsque l’on navigue sur un flot de mots, emporté par les émotions. Il est souvent irrégulier, enfin, il n’est pas parfait. Il crée bien des remous. En somme, Ásta remet en cause la place de la littérature, son sens et son but. Elle déconstruit l’image d’une littérature inconditionnelle. « J’ai commis une erreur, disais-je, en commençant ce récit comme je l’ai fait. Puis j’en ai commis une seconde […] Mais sans erreurs, il n’y a pas de vie. »Les personnages restent imparfaits… Et l’auteur aussi. Mais se devrait-il de ne jamais l’être ?
En islandais, samtíðarsögur signifie saga contemporaine. Comme Ásta. Stefánsson mélange temps et voix afin de composer une fresque qui dépeint sa fascination par le monde, le réel, sa complexité, son épaisseur. Ásta offre de multiples portraits, comme autant d’angles de vue ou de perception qui se confrontent les uns aux autres et, qui, surtout, immortalisent un mal-être social profond. Les époques, les paroles, reviennent par morceaux, comme des blocs de glace qui se brisent, comme les souvenirs et les mots qui hantent les personnages inlassablement. Telle une berceuse qui se répète encore et encore, jusqu’à la mort.
Ásta donne une forme à la complexité des relations humaines. Le roman s’apparente tout autant à une longue élégie qu’à une réflexion profonde sur l’humanité, ce qu’elle porte en elle, ce qu’elle ressent du monde et du temps. Stéfansson y exprime des choses simples : la difficulté de l’amour, la peur de décevoir, de faire des erreurs sans pouvoir se corriger, de perdre ou d’échouer tout simplement. Absolument essentiel, l’écrivain porte un désespoir, une frustration, liés à l’impossible adéquation de l’ordre du langage et du réel. C’est là tout l’art de Stefansson : écrire sur l’insuffisance de l’écriture à dire justement de la vie.
Ásta est le roman d’un roman. C’est une véritable mise en abîme de la littérature elle-même, exaltée par une écriture poétique, précise, prodigieuse. Personnage, écrivain et lecteur se rencontrent, pris dans une sorte de gigantesque courant qui emporte tout. Souvent pessimiste, désabusé presque, le roman exprime la difficulté d’aimer, d’échanger, se faisant, au gré de la fiction, le symptôme d’une nation islandaise qui change, se refonde, se repense, non pas à l’aune de la simple réalité, mais bien de la langue qui l’exprime, des fictions qui la portent.
