par Etienne Patureau Mirand
Après Aux animaux la guerre, Nicolas Mathieu continue d’explorer la France désindustrialisée des années 90. Son roman, Leurs enfants après eux, lie les destins de trois adolescents et nous fait comprendre un peu mieux la genèse du malaise social qui secoue aujourd’hui la France. Il y assume une position réaliste, une visée politique et se projette comme le porte-voix d’une génération provinciale au sentiment d’abandon.
Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux. Actes Sud, 432 p., 21,80 €

Leurs enfants après eux nous plonge dans la France désindustrialisée du nord-est. Cette France qui a vu grandir une bonne partie des gilets jaunes d’aujourd’hui, celle qui goûte à « l’amertume du délitement », qui n’est ni ville ni campagne, celle des ZUP et des « bleds déchus ». Celle qui ne peut vivre sans carburant, dont on dirait aujourd’hui qu’elle est celle des « losers » de la mondialisation, celle des « gens qui ne sont rien ».
Une vallée. Trois jeunes : Anthony, Hacine et Stéphanie. Quatre étés : 1992, 1994, 1996 et 1998. Ainsi Nicolas Mathieu découpe le récit et plante le décor d’une chronique sociale. Il retrace les trajectoires mouvementées d’adolescents en pleine transition, leurs aspirations, leurs désillusions. C’est en accompagnant la vie de jeunes gens comme les autres que nous sommes plongés dans cette France périphérique et déclassée des années 1990.
Ici, tout est dur, sévère, lucide. La vie, pénible, désœuvrée, précaire. Mathieu demeure sans concessions, brutal dans sa plongée – en lui-même (car il vient de là !) autant que dans cette France des lisières…Vosgien né en 1978, il nous happe dans le bain des nineties par son usage de références culturelles percutantes et ses esquisses saisissantes de vérité. En dépeignant les réalités ordinaires de ces jeunes un peu paumés avec une acuité frappante, Nicolas Mathieu nous fait éprouver une empathie qui facilite son message politique…
« Licencié, divorcé, cocu ou cancéreux » : voilà l’horizon auquel les ados semblent condamnés. Au fond, tous ont le même but : échapper aux déterminismes. Mathieu nous renvoie à la réalité subie par les adolescents : un enfermement sociologique, une fatalité qu’ils pensent pouvoir renverser. Mathieu inscrit son récit dans une durée longue : six années de transition qui amplifient leur volonté constante de se libérer des schémas sociaux qui leur sont imposés. La continuité qu’apporte la prédestination à vivre comme leurs parents avant eux contredit le séquençage en quatre actes du récit. La tension entre continuité et rupture fait douter de la fatalité de leurs destins. Celle qui tient le lecteur en haleine tout au long du feuilleton : Anthony en réchappera-t-il grâce à l’armée ? Que sera-t-il devenu à seize ans ? A vingt ans ? Est-il condamné à voir Stéphanie lui échapper ? Tant de questions que Nicolas Mathieu s’est lui-même posé adolescent concernant sa propre vie et dont l’échappatoire était l’université, la littérature.

Derrière les visages d’Anthony ou de Hacine, ce sont tous les jeunes de la vallée d’Heillange dont l’auteur brosse le portrait. Les personnages incarnent leur génération qui avait 20 ans quand la France gagnait la coupe du monde de 1998, celle qui se retrouve sur les ronds-points le samedi. En effet, parfois troublants dans le contexte politique actuel, les parallèles avec l’année 2018 se font nombreux. Vingt-ans après, la France se trouve de nouveau artificiellement unie par une victoire à la coupe du monde de football – rares moments pendant lesquels les Français chantent « I will survive » ou « Ramenez la coupe à la maison » quels qu’ils soient. Le malaise social que traduit le mouvement des gilets jaunes correspond à celui que Mathieu a voulu transcrire dans un roman qui semble prémonitoire quelques mois avant l’émergence d’un mouvement dans lequel se croisent sans doute beaucoup de destins semblables à ceux d’Anthony ou de Stéphanie, qui crient leur colère d’être oubliés.
Avoir su dépeindre avec éloquence cette fresque sociale n’est pas la moindre vertu de ce roman : véritable ode à la jeunesse, elle recèle un message politique net. Dénoncer l’abandon de cette majorité silencieuse, sans visage. L’œuvre de Nicolas Mathieu a cela d’unique qu’elle expose la vie ordinaire de personnes ordinaires : on nous parle de lotissements de l’Est et pas de grands appartements de l’Ouest parisien. C’est précisément cette singularité de l’ordinaire qui fait mouche et nous rappelle l’œuvre de romans engagés du XIXe siècle. Leurs enfants après eux énonce une situation sociale et politique de son temps et renoue ainsi avec une longue tradition française. Avec Mathieu, l’écrivain contemporain reconquiert sa place d’acteur politique, retrouve sa vocation d’engagement dans la vie de la cité. Subtilement, l’auteur se fait porte-voix d’une « classe » qui selon lui est ignorée par l’élite. Son analyse marxiste des rapports de domination entre riches et pauvres, entre sachants et non-sachants, ne devient jamais lourde bien qu’omniprésente dans le roman. On dénonce, on combat, on attaque un système en chanson.
Si l’auteur, ouvertement de gauche, décide de dédier un roman à cette France déshéritée, c’est pour porter la voix d’une jeunesse qui ne veut pas reproduire les erreurs de ses ainés, mais se sent, se sait condamnée d’office. Leurs enfants après eux, se pense comme une immense fresque sociale qui parle à tous, de tous : à la France des oubliés et à celle des oublieux. Mathieu dénonce autant qu’il encourage, violente autant qu’il console.
