par Enzo Benoît
Philippe Lançon, journaliste à Libération et chroniqueur à Charlie Hebdo, est un rescapé de l’attentat qui a visé l’hebdomadaire satirique. Il livre, dans Le Lambeau, le récit intense de sa lente reconstruction, qui lui a valu d’être récompensé par le prix Femina et le prix spécial du Renaudot 2018.
Philippe Lançon, Le Lambeau.Gallimard, 510 p., 21 €

Paris, 7 janvier 2015, 11h28. La conférence de rédaction de Charlie Hebdo bat son plein. Les plaisanteries et les apostrophes fusent en toute liberté à travers la salle. Un cri lointain se fait soudain entendre. Puis, l’irruption de deux hommes vêtus de noir, lourdement armés, interrompt subitement l’effervescence ambiante. Des balles transpercent le corps de Philippe Lançon. Il est pris de stupeur : « Étais-je, à cet instant, un survivant ? Un revenant ? Où étaient la mort, la vie ? Que restait-il de moi ? ». Il est 11h31. Douze personnes sont mortes ; Philippe Lançon est grièvement blessé au bras et à la mâchoire. Le temps est suspendu ; et il est laissé pour mort. Trois ans plus tard, il publie Le Lambeau. Entre-temps, Philippe Lançon a dû être opéré à plusieurs reprises. Il y relate cette réparation charnelle, étape initiatique de sa traversée pour revenir dans le monde des vivants. Néanmoins, Le Lambeau n’est pas uniquement un témoignage intime et émouvant de patient ou un récit détaillé de l’attentat, qui y tient peu de place. Il interrogele rôle de la littérature pour chacun, et pour toute une société où la lecture décline, et où les victimes du terrorisme se multiplient.
À son corps défendant, Philippe Lançon en fait dorénavant partie. Ce matin de janvier a fait irréversiblement basculer sa vie, il est devenu « une victime de guerre dans un pays en paix ». Bien qu’il perde l’usage de la parole à cause de ses blessures, il exclut de sombrer dans le mutisme. Il s’exprime à l’aide de l’écriture et se remet à publier des textes une semaine seulement après l’attentat. Lançon se réfugie également dans la littérature. Nombreux sont les livres qui auront accompagnés l’écrivain dans sa convalescence. Ils s’associent à un souvenir, un moment particulier, une descente au « bloc ». L’attaque a mis fin à trop de vies pour rompre le lien entre la littérature et lui. Le lecteur ressent alors l’importance pour l’auteur de puiser dans la littérature, notamment de Proust et de Kafka, afin d’y tirer les clés de l’amélioration son quotidien. Cette mise en abîme de l’écriture, de la littérature, demeure omniprésente à travers Le Lambeau. Elle pourrait, dans un premier temps, agacer. Toutefois, elle se révèle être un des piliers de la reconstruction psychique du narrateur. La vertu de la littérature, chez Philippe Lançon, est de déclencher la réminiscence de souvenirs incarnant sa première vie, ainsi que des plaisirs simples. Quant à l’acte d’écrire, il lui permet d’éloigner sa douleur et son traumatisme, et d’estomper, temporairement, la prégnance d’une immédiateté douloureuse. Écrire, lire, pour commencer à se reconstituer.
Philippe Lançon écrit pour rassembler les lambeaux de son existence. Il cherche à rebâtir le pont, métaphore d’une continuité qu’il espère rétablir entre la personne qu’il a été avant l’attaque, et celle qu’il est aujourd’hui. Il réalise qu’il est désormais « brutalement étranger »à sa vie antérieure. L’écrivain, nostalgique,espère ainsi sans doute rester le même, dans un corps qui, lui, a dramatiquement changé. Ses souvenirs de voyages, de famille, de jeunesse, constituent tout autant de morceaux d’une vie passée, que Philippe Lançon veut conjuguer au présent. Il recompose, confond, le passé et le présent, pour panser la plaie morale, béante, léguée par l’attentat. L’écriture lui permet de s’extraire de sa réalité physique, pour pouvoir échapper à la douleur et débuter un exercice d’exorcisme. Il raconte les cauchemars, les visions effrayantes, les peurs qui l’accompagnent. Les images des hommes vêtus de noir, de ses collègues et de ses amis morts, du sang, ne disparaîtront pas. Lançon en prend conscience, et explique comment il parvient peu à peu à mieux les maîtriser. Cette angoisse psychologique n’est pas exclusivement vécue par le rescapé. Un autre angle de lecture dégage de cette reconstruction morale individuelle, un ressort collectif. Des victimes d’événements traumatiques, terroristes, peuvent s’y identifier. Si Le Lambeau centre la narration sur l’expérience de Philippe Lançon, on ne peut faire abstraction du fait que son témoignage découle d’un événement douloureux et récent, inscrit dans notre mémoire commune. Son parcours ouvre donc la voie à celui d’une société toujours marquée par le terrorisme. À la blessure morale de Philippe Lançon, s’ajoute une mutilation corporelle, dont la réparation longue, a de nouveau une portée identificatrice.
Meurtri dans sa chair, il s’attache dans Le Lambeau à détailler sa graduelle évolution physique. Opéré dès le soir de l’attentat, il restera à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière puis aux Invalides pendant dix mois. Les opérations chirurgicales et les complications se succèdent. Devenu reporter de sa nouvelle réalité, Philippe Lançon nous décrit la reconstitution progressive de son visage. Il dresse ensuite le portrait de ceux qui l’entourent et l’épaulent dans ce processus : personnel médical, femmes aimées, parents et amis mais aussi policiers en charge de sa sécurité. Il expose longuement sa relation particulière avec sa chirurgienne Chloé, dont il dépend pour revivre. Ce témoignage reflète l’ambivalence des sentiments de Philippe Lançon : angoisses, douleur et détermination. Il oscille entre fragilité et dignité. L’auteur refuse de se laisser abattre. Dès qu’il le peut, il ne s’interdit pas quelques échappées de sa bulle hospitalière dans des musées parisiens, le visage masqué, soumis au regard des autres. Il a dû apprendre à accepter ce visage différent, et affronter sa « gueule cassée ». Ce nouveau soi qui n’est plus soi, instable, l’écriture le rend plus apprivoisable. L’expérience de Philippe Lançon fait écho à celle de nombreux patients qui subissent des chirurgies lourdes. Ces derniers sont autant confrontés à cette nécessaire acceptation de la réalité, et à la construction d’une relation de confiance avec leur chirurgien.
Paris, 19 avril 2018. Trois ans après l’attentat de Charlie Hebdo, Le Lambeau a été publié. Ses pages évitent la haine. À l’inverse, elles défient la vie et défendent la liberté d’expression, attaquées par le terrorisme contemporain. Grâce à la littérature et l’écriture, Philippe Lançon est revenu parmi les vivants. Sa difficile traversée personnelle résonne avec le traumatisme vécu par la société française. La littérature se révèle alors être un outil de résilience intime mais également universelle, une thérapie pour avancer. Elle rassemble là où le terrorisme désuni. Outil de résilience mais aussi de résistance, l’auteur aime comparer son livre à un masque. Il épouvante les mauvais esprits, afin que la peur change de camp. Il ne cache pas la vie, mais la fortifie et lui permet de se poursuivre, balayant le dessein terroriste. Si l’homme est battu par les flots dans Le Lambeau, il n’y sombre pas, mais se relève, comme toute une société qui n’envisage pas de s’arrêter de battre, et qui aspire désormais à aller de l’avant.
